Cherche futur
15/09/2021
« Mais tu vas faire quoi, du coup ? »
Quand je parle avec quelqu’un de ma volonté d’échapper au mammouth, c’est toujours la première question que l’on me pose. Et c’est bien légitime. À force de baigner dans cette atmosphère de dénigrement des feignasses toujours en vacances, on finit par croire qu’on n’est pas bons à grand-chose.
C’est pour cela qu’au début, je répondais « n’importe quoi d’autre ! » à cette question. Interdit de faire le difficile : j’étais prêt à tout imaginer. J’ai même pensé à m’acheter un sac isotherme pour livrer des bo buns aux bobos.
Dans la jungle bienveillante des sites d’emploi, je me suis comporté comme un chasseur opportuniste. Tapis dans les broussailles de LinkedIn, j’ai regardé passer les annonces avec le doigt sur la gâchette. J’ai envisagé le métier de plaquiste – finisseur. Hélas, je ne suis pas Antoine Dupont, et je suis zéro en bricolage. Certaines annonces exotiques et sibyllines m’ont fait de l’œil : « Head of cloud practice », « Content and traffic manager », « Auditeur junior ». Il s’est avéré que la réalité était loin de faire rêver, et que je n’avais aucune des compétences requises.
Et puis, un beau matin, j’ai entendu parler du job de rédacteur de débats. Rédiger des comptes rendus de réunions ? Certes, pour un prof qui a subi - et organisé - des centaines d’heures de réunions lénifiantes, choisir ce métier peut paraître masochiste. Pourtant, j’ai vite compris que cette activité allait me plaire. Dès le test de recrutement, j’ai dû transcrire et résumer la pensée d’un grand homme politique issu de la droite dure sur le véganisme. J’ai tout de suite adoré cette gymnastique qui vise à condenser sans trahir. Quelques jours après, je recevais un message m’annonçant que j’allais être formé et que je pourrais travailler en freelance. Mon syndrome de l’imposteur a pris un coup dans les gencives, et j’ai compris que les années passées à effacer des tableaux allaient finalement m’être utiles.
La formation s’est faite en visio, il y avait là de jeunes agrégés désabusés, un thésard, des étudiants sortis d’IEP. On nous a présenté le boulot avec dextérité et précision. Cela faisait longtemps que je n’avais pas appris autant en si peu de temps. Un petit colis est arrivé deux jours plus tard, contenant un dictaphone pour les réunions en live. Cette perspective a réveillé une vieille panique : je m’habille comme un vieil adolescent, et je ne possède aucune fringue qui soit boulot-compatible. Qu’à cela ne tienne, je vais investir dans la sape.
Rendez-vous est pris pour la première mission : ce sera une visioconférence. Je me sens un peu comme un espion.
« Si un gars de la CGT dit une énormité, ne levez pas les yeux au ciel ».
Outre le caractère réactionnaire d’un tel conseil, j’ai compris que la discrétion était reine. J’ai cherché des fonds pour le Zoom : la plage ça fait glandeur, le flou c’est moche, les guitares pas sûr que ça plaise. J’ai presque réussi à repasser ma seule chemise.
Je cadre serré, en bas j’ai un vieux survet.
La réunion commence. Petits frissons.
Maintenant, je sais ce que je vais faire.
Photo : Perspectives (2021)
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