Yo-Yo



01/09/2021                                                                                                                                                                 

Ayé. J'ai fermé derrière moi la porte du lycée. Quand on a grandi dans une famille Camif, partir, c'est du sérieux. Mais ces matins où j'ai dû faire demi-tour sur le chemin de l'école, la boule au ventre et les yeux embués ont fini de me convaincre. 

Aussi loin que je me souvienne, ce boulot faisait partie des éventualités plus que fortement probables. Élève plutôt vif, mais un peu fainéant, j'ai passé de bonnes années à l'école. Hélas, je n'en suis plus jamais sorti. Jusqu’à aujourd'hui.  

Ce matin, j'ai réalisé que c'était la première fois depuis l'âge de 3 ans que je ne faisais pas de rentrée scolaire. Assis face à un encravaté qui s'agitait sur une chaîne info à neuf heures du matin, un café qui tiédissait entre mes mains désormais oisives, j'ai repensé à toutes ces rentrées empilées. 

Il faisait souvent chaud. La coupe à la Stones de mon enfance me servait de casquette. Et puis le collège, face à la rivière, les premiers looks plus ou moins heureux. Le lycée, la liberté, la musique et les amitiés éternelles. 

Puis la période étudiant / maître d'internat (ça avait de la gueule, quand même!), les matins gelés de Rodez et les potentialités sans limites de Toulouse. Jusqu'à ce matin de septembre 2000 où j'ai revêtu l'habit pour la première fois dans ce collège qui sentait le pastis et la misère. 20 rentrées vont suivre, avec leur lot de collègues bronzés, de robes éthérées et de buffets qui avaient un goût de fin de rigolade. De nombreuses photos peuvent en témoigner. Les sourires cachaient déjà un certain désespoir. 

Pour la première fois, je n'ai pas d'emploi du temps. Je n'ai pas d'emploi du tout, d'ailleurs. L'amour de ma vie, elle, a eu le plaisir d'aller subir les sinistres diaporamas de rentrée. J'admire ce courage qui m'a quitté. Elle est forte, ma douce.

"La réalité est un yo-yo, le changement est la seule constante", a écrit un jour Paul Auster (à moins que ce soit Fred Astaire, je les confonds). 

Je dépose à terre le yo-yo Seven-Up de mes rentrées heureuses et m'enfonce prudemment dans la jungle inconnue de l'emploi sur internet. 

J'ai des notifications LinkedIn. La première annonce est d'une poésie insondable.

Manpower PERPIGNAN BTP recherche pour son client, un acteur du secteur public, un Traducteur Espagnol Trains Cerbère - Port-Bou (H/F) Prise de service et fin de service à Cerbère. Activité principale : être positionné dans le TER derrière la cabine de conduite sur tous les trajets Cerbère Port-Bou. A la demande du conducteur, se déplacer en pleine voie (marche sur ballast) pour se rendre au téléphone de voie le plus proche et traduire du français vers l'espagnol les indications données par le conducteur.

Je me vois déjà, l'appareil photo en main, le vent dans les cheveux (non), face à la grande bleue. Je cours sur le ballast en me demandant quelle blague sur les gabachos va me raconter Jordi ce matin. 

Le poste est déjà pourvu. 

Ça commence mal. 

Photo : Enter the light (2019)  




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